Soufles ...
Les intellectuels : la grande muette et les sans-rêves !
Quand l'être humain perd l'énergie de rêver, il se métamorphose en bête sauvage. Fragile, aussi. Il perd l'équilibre et rentre dans la bestialité moderne et connectée ! Et ces milliers de jeunes Algériens, charmeurs et acharnés contre tout ce qui bouge, contre tout ce qui ne bouge pas, contre eux-mêmes, ont perdu le dernier souffle du rêve. Et le rêve n'est que le frère jumeau de l'avenir, de l'espoir. De la vie. Ces jeunes n'ont pas un demain. Obscurité ! Et peut-être, la culture dynamique et l'art noble détiennent-ils un capital magique capable de réveiller le rêve, dans le mort-vivant ? Mais pourquoi nos écrivains, nos universitaires, nos intellectuels, créatifs en général, face à ces charmeurs acharnés qui ont fait agiter toutes les villes et les villages, sont restés muets ? La grande muette, l'intelligentsia ! Aucun mot. Aucune réaction vive et avertie. Je ne parle pas ici des journalistes, ces derniers ont accompli avec brio et succès, aussi avec un grand risque, leur noble tâche d'information quotidienne. Je ne parle pas ici des politiques ou des politicards qui, comme à l'accoutumée, n'ont pas cessé de donner des leçons de morale réchauffée et sans goût, sans odeur ! Excepté quelques déclarations ou commentaires sans profondeur, portés sur les colonnes de quelques titres, les artistes algériens, durant les jours d'émeutes, n'étaient pas en phase avec tout ce qui se passait dans leur ville, dans leur rue, devant leur porte ! On n'a lu ni manifeste ni même une simple déclaration d'un organisme ou une association culturelle, dite de la société civile. Il n'y a plus de société civile ! Aucun écrivain n'a eu le courage ni l'intelligence de rédiger un texte adressé à ces jeunes égarés et à la classe politique assommée. Je ne parle pas des maquisards de Facebook ! Les Sans-Rêves sont dans la rue ! Ceci explique, et fortement, une profonde coupure installée entre l'artiste intellectuel et la réalité des jeunes Algériens. Si, dans cette société algérienne, devenue sans repères, où les jeunes ont perdu le rêve, les intellectuels eux aussi ont perdu le sens de l'histoire. Ainsi, notre élite se trouve sans écoute, incapable de saisir ce qui se passe sous sa fenêtre ! Dans sa tour d'ivoire, loin du bruit des charmeurs acharnés ! Impuissante ! Entre la voix de son oreiller et celle de la rue inaudible ! Pourquoi nos sociologues, nos économistes, nos philosophes, nos politologues nos juristes ou nos islamologues n'ont-ils pas prophétisé ce qui s'est passé dans nos villes ? Cette amertume qui démange nos jeunes. Il faut l'avouer, l'échec. Et quand les écrivains n'arriveront pas à augurer ce qui ronge les coeurs des jeunes, cela signifie qu'une rupture nuisible est installée. Un fossé d'incompréhension est creusé entre les deux antagonistes. Un handicap en matière d'analyse. L'absence du flair créatif. La peur de dire le non-dit. Combien y a-t-il de romans, de pièces théâtrales ou de films sur l'amertume des jeunes, ces charmeurs acharnés, qui remplissent les stades et les salles de galas ? Pas beaucoup. En somme, cela signifie que la crise politico-culturelle que vit la société des jeunes est profonde, flagrante. La rue a parlé ! Elle est la seule prophétesse qui ne ment jamais. Elle est annonciatrice d'un changement. Quand on perd le rêve, on bascule dans la folie ! Hallucination féconde ! C'est, exactement, cela qui s'est passé chez nous, dans les milieux des jeunes acharnés contre eux-mêmes et contre le monde aveugle qui les entoure. Les slogans, les écriteaux sur les banderoles, les expressions crachées, les gesticules, les costumes, le langage et les chansons, tout ce qui a été déversé par les jeunes charmeurs et acharnés dans la rue constitue, pour un pouvoir intelligent ou une classe politique avertie, toute une plateforme d'un projet de société algérienne de demain. Messieurs, lisez bien ce qui a été dit, ce qui a été brandi ! L'intellectuel algérien d'aujourd'hui est une créature peureuse ! L'autruche ! Il n'a pas le courage de dire son mot. S'il y a de mot ! Sa langue a été donnée au chat ! Avec un opportunisme, il attend que le feu soit éteint pour se ranger avec les vainqueurs. Il n'interviendra qu'au dernier round ! Devant la genèse de l'histoire, dans le moment chaud qui précède le changement articulaire ou angulaire, il est déstabilisé, indécis. Dès que le pays est en feu, l'intellectuel algérien se rend à la grotte de Hira “ghar Hayra” dans l'attente d'une révélation qui sauvera “les jeunes débridés” ! Certes, notre société a besoin d'un intellectuel visionnaire, d'un intellectuel-prophète. Mais un prophète moderne capable de lire ce qui se passe sous sa fenêtre, d'abord. La société des jeunes qui ont envahi les villes, déversant toutes les couleurs des colères, n'a pas besoin d'un intellectuel peureux, appartenant au monde des Sept Dormants. Je pense que le temps de l'intellectuel gramscien est révolu. Avec le nouveau temps de communication, avec cette révolution virtuelle de la technologie, les écrits de Gramsci sur les intellectuels doivent rentrer au Musée national des antiquités de Rome. J'ai constaté, en suivant de près les émeutes de cette semaine, que l'intellectuel algérien ne s'est pas encore libéré de la culture de l'oralité. La culture de la grand-mère. Beaucoup de parler et peu d'écrits. Ou presque rien. La trace lui fait peur ! Par cette appartenance épistémologique, l'intellectuel algérien appartient à une époque culturelle révolue, passéiste. A. Z. aminzaoui@yahoo.fr